La libération du camp de Ravensbrück : avril 1945 – C. Clergue

Marie-Louise Zimberlin, Dora Rivière, Violette Maurice, Louise Le Porz… toutes ces femmes que nous croisons via le projet Matricule 35 494 depuis bientôt un an ont été déportées au camp de Ravensbrück et enfin, l’excellent ouvrage de Sarah Helm « Si c’est une femme[1] », se penche sur le sujet de leur Histoire. J’écris « enfin » car l’histoire de ce camp érigé en 1938 par Himmler (1900-1945) -et réservé principalement aux femmes- n’avait jamais bien suscité l’intérêt des historiens, hormis l’Allemand Bernhard Strebel qui publie en 2003 : Ravensbrück. Un complexe concentrationnaire.

Les femmes, objet négligeable de l’Histoire ?  On pourrait le penser… Sarah Helm, en 896 pages, remédie donc à cette lacune et, l’ouvrage venant d’être traduit en français, nous ne pouvons que recommander vivement sa lecture.

Que savons-nous de Ravensbrück ? Le camp, situé à 80 km au nord de Berlin, emprisonna -entre 1939 et la fin de la guerre- plus de 132 000 femmes et enfants, dont 8 000 Françaises. Un petit camp pour les hommes -20 000 y furent internés- fut ajouté à celui des femmes en 1941. Au total, plus de 90 000 déportées y perdirent la vie, de faim, d’épuisement, de maladies ou suite à des expériences médicales pratiquées sur de jeunes Polonaises. Notons que juives ou non juives[2] trouvèrent la mort dans la chambre à gaz, celle-ci ayant été installée au camp en novembre 1944 afin de pouvoir décimer la population plus rapidement. Ainsi, entre 5 000 et 6 000 personnes furent gazées en l’espace de quatre mois, soit de janvier 1945 à avril 1945.

Juillet 1944, les Russes pénètrent à Majdanek Belzec, puis à Sobibor et Treblinka pendant l’été. En janvier 1945, ils entrent à Auschwitz puis dans les camps de Stutthof et de Sachsenhausen. En avril 45, les Américains libèrent à leur tour Buchenwald puis Dora, Dachau et Mauthausen. Quant aux troupes britanniques, elles rencontrèrent l’enfer vécu par les détenus de Neuengamme et de Bergen-Belsen à la mi-avril de 1945.

Les troupes soviétiques libérèrent Ravensbrück les 29 et 30 avril 1945. Ils restaient alors encore 3 500 détenues, la plupart faibles ou malades, les nazis -sous le commandement de Fritz Suhren[3]– ayant entraîné quelques semaines auparavant environ 20 000 prisonniers dans des marches de la mort.

29 avril 1945… les Russes sont aux portes de Ravensbrück. Sonnait-on enfin la fin de la souffrance des déportées ? Malheureusement non. Bourreaux après les bourreaux, Sarah Helm raconte comment certains libérateurs russes se jetèrent -en entrant dans le camp- sur des femmes qui n’étaient plus que des cadavres ambulants, pour les violer[4].

Le premier rapatriement des Françaises : 5 avril 1945

Si le camp de Ravensbrück fut libéré par l’armée soviétique dans les derniers jours d’avril 1945, 299 déportées (qui n’étaient pas « NN ») eurent la chance de partir pour la France dès le 5 avril 1945 et ce, grâce au concours de la Croix-Rouge internationale suédoise ou danoise[5]. Le gouvernement français[6], ainsi que le Consul de France à Genève -Xavier de Gaulle[7]– furent les instigateurs de ce premier départ, avec l’appui de la Croix-Rouge internationale et notamment de la Croix-Rouge suédoise et de son vice-président le Comte Folke Bernadotte. Face à cette pression, Himmler -sans en parler à Hitler- cède et accepte de délivrer 299 prisonnières françaises[8]. Parmi elles, la Zim et les médecins Dora Rivière et Louise Le Porz (Loulou). A cette date, Heinrich Himmler ne croit plus depuis des mois à la victoire de l’Allemagne et, d’après G. Tillion, il « s’était mis dans sa tête tordue qu’il pourrait remplacer Hitler et s’unir avec les Alliés contre les Soviétiques[9]. » La décision d’Himmler de libérer les déportés entraînera sa destitution -par Hitler- le 28 avril 1945. Appréhendé par les Britanniques le 22 mai, celui qui a mis en place la solution finale se suicide un jour plus tard.

Début avril 1945, la chambre à gaz fonctionne encore et les sélections de masse ne sont pas abandonnées ; il reste alors 30 000 prisonnières au camp. Lorsque les Françaises sont appelées le 5 au matin pour se regrouper, c’est la panique : allaient-elles finir gazées ? Les femmes sont conduites au block 31 ; elles passent à la douche et on les habille avec de vieilles frusques. Certaines sont retirées des rangs, remplacées par d’autres. Oui, on les trie encore une fois comme du vulgaire bétail : les déportées tondues -à cause des poux-, celles qui portent des marques des sévices subis, les malades, les Juives et toutes celles qui portent un nom à particule ne seront pas de ce voyage [10].

« Avec la complicité de Violette Lecoq Loulou alla chercher Zim dans le block où elles l’avaient cachée et l’aidèrent à se mettre sur ses pieds pour se rendre à l’Appell. (…) Zim passa entre les mailles du filet et trouva la force de se rendre à la porte du camp comme les autres[11]. » Formidable acte de solidarité de Louise Le Porz qui sauve in extremis Marie-Louise Zimberlin d’une fin certaine puisque les plus faibles n’étaient pas autorisées à partir. Nous sommes le 5 avril 1945.

A 1 500 mètres, des bus. Des bus peints en blanc avec des croix rouges. « Liberté, j’écris ton nom. » Kreuzlingen, Genève… Berne, Annemasse.

La Zim l’avait affirmé à Loulou : Tout ce qu’elle souhaitait, c’était mourir en France. Et, grâce à Loulou, elle meurt en France, sa sœur Sophie et ses amis clunisois ayant eu le temps d’atteindre Annemasse pour être présents auprès d’elle dans ses derniers moments. Les autres rapatriées poursuivent leur chemin jusqu’à Paris où elles sont attendues par de Gaulle.

A Ravensbrück, après le 5 avril

A Ravensbrück, les autres femmes attendent de mourir pendant que les nazis tentent d’effacer toute trace du génocide. La Croix-Rouge (suédoise et danoise) revient alors à la charge pour libérer d’autres déportées. Himmler accepte que les secours viennent chercher un millier de juives. Les femmes, et notamment les lapins, sortent de leur cachette. Finalement, ce sont 7 500 femmes -juives ou non-juives- que le commandant du camp livre aux sauveteurs.

Néanmoins, toutes savent que les Françaises partent, lorsqu’elles sont malades vers la chambre à gaz ou vers les camions de la Croix-Rouge lorsqu’elles sont valides. L’attente, la peur de ne pas être libérée est ainsi décrite par Jacqueline Péry d’Alincourt : « Pendant ce temps, pour nous qui sommes restées, l’implacable routine continue. La mort est partout. Si nos camarades à l’agonie n’ont pas déjà succombé, il faudra les emmener à l’appel et les maintenir dans nos rangs, debout. Les cadavres sont empilés comme des bûches sur une charrette tirée par des prisonnières. Ils sont basculés pêle-mêle sur un tas qui grandit chaque jour. Les fours crématoires ne suffisent plus. Pourtant celui qui a explosé sous la charge a été reconstruit. Le mortel carrousel continue et les camions de la Croix Rouge sont à la porte. Nous le savons maintenant : c’est la Croix Rouge suédoise qui tente de nous sauver. Par deux fois, je suis choisie pour le départ. Par deux fois, rappelée avant d’arriver à la porte du camp[11]. »

Enfin libres, les femmes se jettent sur des pissenlits qu’elles avalent devant le regard ahuri de leurs sauveteurs. C’est dans le convoi du 23 avril que Germaine Tillion quitte Ravensbrück pour la Suède, emportant avec elle la documentation qu’elle avait cachée : les noms des principaux SS cachés dans des recettes de cuisine et la pellicule de photos des mutilations subies par les « lapins[13] ». Les derniers bus de la Croix-Rouge parviennent aux portes du camp jusqu’au 25 avril, les bombardements interdisant ultérieurement tout autre déplacement.

La marche de la mort et la libération par les Russes

Resté seul avec les Russes, les Allemandes, les Autrichiennes et les Européennes de l’Est, le commandant Suhren ne sait quoi faire. Commence alors le « grand exode du camp » ou marche de la mort vers Malchow, alors que les détenues, trop faibles, restent au camp. Suhren donne l’ordre de les tuer en leur tirant dessus mais, fort heureusement, il n’est pas obéi.

Les Allemands partis, les survivantes découvrent 400 déportés, détenus dans le camp annexe des hommes. Fous. Fous de n’avoir ni mangé, ni bu, depuis huit jours. Seuls 150 d’entre eux survivront.

En ces derniers jours d’avril, les soldats russes pénètrent à Ravensbrück mais ce n’est que le 25 juin que les dernières survivantes rentrent chez elles, accompagnées des Françaises Marie-Claude Vaillant-Couturier[14] et d’Adelaïde Hass-Hautval[15], toutes deux restées volontairement au camp pour s’occuper des malades.

Pour toutes, rentrer dans le monde des vivants sera une autre épreuve.

Chantal Clergue


[1] Helm Sarah. Si c’est une femme. Vie et mort dans le camp de Ravensbrück, 1939-1945 (If This is a Woman. Inside Ravensbrück. Hitler’s Concentration Camp For Women), traduit de l’anglais par Pierre-Emmanuel Dauzat et Aude de Saint-Loup, Calmann-Lévy, 896 p.
En savoir plus sur http://www.lemonde.fr/livres/article/2016/04/27/histoire-d-un-livre-ravensbruck-entendre-les-survivantes
[2] Selon le United States Holocaust Memorial Museum, “15% des internées étaient juives, 20% étaient allemandes, 7% françaises et près de 5% Tsiganes. »
[3] Fritz Suhren (1908-1950) sera arrêté, jugé et fusillé en 1950.
[4] Helm Sarah. Si c’est une femme…, p. 745
[5] La Croix-Rouge put évacuer au total plus de 7 500 déportés en direction de la France, de la Suisse ou de la Suède.
[6] Dès novembre 1943, le Général de Gaulle confie à Henri Frenay l’organisation du commissariat aux Prisonniers, Déportés et Réfugiés en vue d’assurer leur retour.
[7] Père de Geneviève Anthonioz de Gaulle, internée à Ravensbrück. G. de Gaulle est la nièce du Général de Gaulle.
[8] 450 prisonniers allemands furent relâchés en contrepartie.
[9] Anthonioz-Gaggini Isabelle » Postel-Vinay Anise. Geneviève de Gaulle Anthonioz et Germaine Tillion : dialogues. Voir le chapitre 8.

[10] Himmler pensait pouvoir échanger les femmes « à particule » plus avantageusement.
[11] Helm Sarah. Si c’est une femme…, p. 673.
[12] http://larochebrochard.free.fr Survivre à Ravensbrück
Témoignage de Jacqueline Péry d’Alincourt (juin 1999). Résistante, elle est arrêtée en septembre 1943 et déportée à Ravensbruck en avril 1944. Elle est libérée le 24 avril 1945.
[13] http://www.germaine-tillion.org
[14] Marie-Claude Vaillant-Couturier (1912-1996). Reporter-photographe au journal L’Humanité, résistante, elle est arrêtée en février 1942. Déportée à Auschwitz en janvier 1943, elle est transférée à Ravensbrück en août 1944.
[15] Adelaïde Hass-Hautval (1906-1988) est médecin psychiatre. Elle est arrêtée en avril 1942 alors qu’elle prend la défense d’une famille juive dans un train. Déportée à Auschwitz en 1943, elle est transférée à Ravensbrück en août 1944 où elle travaillera au Revier. Elle reçoit la médaille de Juste parmi les nations en 1965.

3 réflexions sur « La libération du camp de Ravensbrück : avril 1945 – C. Clergue »

  1. Merci de ce beau témoignage.
    Jacqueline Perry a été, depuis Ravensbrück, proche de la famille.
    Ma grand-mère paternelle, Marie, Arlette de Failly, comtesse de Villardi de Montlaur, arrêtée le 7 juillet 1943 par la Gestapo pour intelligence avec l’ennemi (abritait des parachutistes anglais) et internée à Fresne jusqu’au 2 décembre 1943 puis à Romainville pour faits de résistance, passe par Compiègne et est déportée à Ravensbrück sous le matricule 27567. Elle est déclarée morte au ravier, le 01 décembre 1944 où elle fut immédiatement incinérée au four crématoire. Elle n’en est pas revenue. La mention «Morte pour la France» lui a été attribuée par décision du 26 mars 1952 du Ministère des anciens combattants et victimes de guerre, tandis que celle de «Morte en déportation» lui fut attribuée par arrêté du 20 juin 2001, paru au journal officiel du 12 août 2001.
    Elle était la cousine par alliance de Guy de Villardi de Montlaur, l’un des 177 premiers et seuls français qui débarquèrent le 6 juin 1944, «commandos Kieffer», commando No 4, qui se distinguèrent à Ouistreham, fait d’armes immortalisé par le film «Le jour le plus long».
    Cousine également par alliance de Marie-Antoinette de BRÉTIZEL, arrêtée et internée à Fresne du 25.12.1943 au 20.2.1944, citée à l’ordre de la Brigade avec attribution de La Croix de Guerre avec Étoile de Bronze le 20 avril 1947 par le Ministre de La Défense Nationale et le Colonel Josset, Délégué Général des Forces Françaises Combattantes de l’Intérieur.
    Cousine de Guynemer, elle se devait de tenir son rang.

  2. J’ai lu ce livre,
    il faut le lire nous apprenons beaucoup sur le camp de RAVENSBRUCK.
    J’aurai bien aimé en parler avec notre clunisoise SIMONE GRANDJEAN « trop tard »

  3. Le livre de Sarah Helm semble effectivement apporter des informations très précises sur les conditions de la libération de ce camp…merci Chantal de cet article très éclairant.

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